Mon cousin présentait ses travaux de thèse à Copenhague (sur l'optimisation au sens écologique de la combustion au cœur d'un moteur), et son père l'accompagnait, d'une part parce qu'il parle danois mais aussi parce qu'il aime beaucoup voyager.
Quand nous avons appris la nouvelle du décès du grand-père, ma tante était donc seule chez elle, et dans un état assez mauvais, elle vient d'ailleurs de rentrer à l'hôpital pour ses problèmes de douleurs lombaires. Bref. Mon père, comme souvent, s'est proposé pour l'accompagner, et moi aussi. Je connaissais peu le grand-père, mais ma tante, la petite sœur de ma mère, je la connais. Derrière une façade forgée par un métier sans pitié, en gérontologie à domicile, il y a une faiblesse, une humanité qui se cache, comme mon frère et son épouse, derrière une dureté et un humour noir.

Nous avons bien fait de l'accompagner - nous lui avons permis de s'occuper non du mort, bien sûr, mais de la survivante. S'il aurait eu 86 ans, elle a 83 ans, et pensait qu'il allait se réveiller, ne réalisant pas qu'il était parti. Je passerai sur les détails, disons que des doutes subsistent sur le dernier jour du défunt et du choix d'un médecin de ne pas s'occuper de ses problèmes de cœur. Le fait est que, seul couple âgé de leur quartier, malgré l'aide d'un voisin, elle se retrouve, cette vénérable grand-mère, toute seule face à ce qu'elle ne pouvait pas vraiment affronter.

Ma tante, comme souvent, se réfugiait dans la technique : ce qu'il faut faire, parce que, professionnellement, elle en a l'habitude. Un peu comme ma belle sœur qui me citait le soir même (on fêtait les 68 ans de mon propre père) les récits d'un certain infirmier blogueur. Mais là, la technique ne suffisait pas, les coups de téléphones à droite, à gauche (notamment à son frère, mon oncle le plus âgé désormais - bizarre de me relire), ont bien vite pris fin. Et la vraie raison de la visite, la vraie raison de notre présence, s'est imposée : tenir compagnie à une épouse, dont les trois quarts de la longue vie se sont passés avec son Eugène, en attendant que les deux fils arrivent. Expliquer à la vieille dame que son époux était décédé, et que non, il ne se réveillerait pas. Ce n'était plus la technique qui parlait, c'était la femme à une autre femme.


Et moi de penser qu'un jour, nous devrions peut-être, nous aussi, parler ainsi à ma mère, ou peut-être pire, à notre père. Grands parents ou oncles et tantes désormais décédés, on s'y était préparé : malades le plus souvent de cancers, on se disait qu'il valait même mieux pour eux que les choses en finissent.

Eugène Fischer est décédé d'un coup, sa femme l'a vu partir en quelques minutes. Il lui a parlé, et puis s'est tut.

C'est à la mortalité des autres que je pense, père et mère, parents au sens large. Comment réagirais-je ? Moi qui déjà en écrivant ceci ai les larmes aux yeux.