En fait, les trois facteurs primordiaux que je citais existe chez M : une homophobie refoulée ("je suis hors milieu, je ne me reconnais pas dans ces gens là, ils me font honte"), mêlée de pression sociale ("dans mon milieu et à mon niveau de responsabilité, il faut être propre sur soi, tu sais"), et familial (femme, enfant). L'aspect religieux, quoi que présent, est apparemment moindre, il n'est plus vraiment pratiquant, "sauf pour les grandes fêtes".

Jouant l'avocat du diable, je lui demandait s'il ne se rendait pas compte qu'il avait peut-être un peu gâché sa vie, celle de sa femme et de ses enfants. La réponse immédiate, je m'y attendais "attends, si j'avais eu une autre vie (i.e. homo pure et dure) je n'aurais pas eu mes enfants". Sa second réponse me semble moins juste que celle qu'un autre homme, veuf, m'avait dit, à savoir qu'un homme seul, et pire encore, un homosexuel notoire, ne serait jamais arrivé à son niveau de responsabilité ou n'aurait pas fait si belle carrière. Cette autre homme a l'âge de mon père, et il faut bien l'avouer : il avait raison, au moins dans les métiers machos d'ingénierie des débuts des années 60. Lui a commencé à vivre sa vie dans les années 70, une époque peut-être plus ouverte en général dans les milieu d'éducation supérieure, mais je n'en suis pas sûr pour les homos de l'école centrale, alors déménagée à Châtenay-Malabry. Je sais que les choses avancèrent plus quelques années plus tard, comme certains camarades des promos "mi 70" me le racontèrent.

Je ne ressens pas de malaise chez lui, pas directement, parce qu'il s'assume tel qu'il est, avec ses contradictions. Comme un camarade plus jeune, de mon âge, il cherche des semblables, des hommes "moitié un pied dedans, moitié un pied dehors". Je comprends à mi mots que c'est surtout la situation de son compagnon de tant d'années qui le fait évoluer, celui-ci ayant en effet des soucis de santé assez sérieux, mais pas pire que n'importe quel homme un peu grassouillet de près de 60 ans. Les échanges de mail précédent notre discussion m'ont surtout appris qu'il voulait trouver une sérénité vis à vis de ses enfants, et qu'il pensait que sa femme comprendrait, si elle n'avais pas encore compris, et "pardonnerait" (le lourd poids du catholicisme et du pardon).

En tout cas, j'étais content qu'il ne me sorte pas le couplet "je suis content que mes enfants ne soient pas homos". Déjà ils sont dans la période où l'identité se fixe, et puis, il est suffisamment sûr de lui pour savoir, dit-il explicitement, que leur choix sera le bon. J'envie les enfants d'un tel père, d'une certaine façon. Mais il lui a fallu vivre lui-même des aventures, des désordres, et des quasi-catastrophe pour en être arrivé là.

Sa plus grande joie serait de réparer, à son goût, une injustice, un regret éternel : n'avoir pas pu accorder à cet homme qu'il aime plus que des heures grapillées avant ou après le travail. Je m'étonne au passage que personne n'ait jamais rien compris, que personne ne l'ait espionné, trahi, fait chanté (ce qui est courant pour les histoires de maîtresse, si j'ai bien compris). Il a joué de chance, semblerait-il, de la bienveillance de "ceux qui savaient, mais qui en étaient eux-aussi". Un vocabulaire que je n'attendais pas chez cet homme de 55 ans Un peu comme cet ami conservateur qui a toujours écrit sur ses papiers "marié" puisqu'il l'était sur le papier, mais dont personne ne s'offusquait des frasques amoureuses avec les deux sexes.

Bref, je l'ai laissé là, parce qu'il lui fallait, à vrai dire, retourner chez lui après un faux voyage sur la terre de ses ancêtres (sa version du jour des morts).

J'attends de pouvoir reparler avec lui, parce qu'il fait preuve d'une sagesse, dans ses paradoxes. Quelque chose de profondément joyeux là où nos premiers échanges de mail laissaient plutôt transparaître une peine sans fin, celle de celui qui n'ose franchir le Rubicon mais qui se voit menacer par la montée des eaux.