Vivre un mensonge en toute connaissance de cause ?, suite et fin
Par cossaw le jeudi 12 novembre 2009, 21:59 - LGBT - Lien permanent
Ce billet est la suite de ceci.
Après avoir discuté pendant plus de trois heures, tous moyens de communications
inclus, M., mon interlocuteur, m'a fait part de son désir de vivre sa vraie vie
au grand jour. De fait, il ne considérait plus son "mensonge" matrimonial comme
sa vraie vie.
Son argument essentiel tournait autour des "'enfants qui sont grands
maintenant". Il aurait donc continué à vivre sa double vie, assumée comme
telle, pour eux. "et pour elle, ma vie en somme n'a pu exister que parce
qu'elle l'a bien voulue". Je me demandais alors si elle savait'' ou
pas.
Certainement pas officiellement, en tout cas.
En fait, les trois facteurs primordiaux que je citais existe chez M :
une homophobie refoulée ("je suis hors milieu, je ne me reconnais pas dans
ces gens là, ils me font honte"), mêlée de pression sociale ("dans mon
milieu et à mon niveau de responsabilité, il faut être propre sur soi, tu
sais"), et familial (femme, enfant). L'aspect religieux, quoi que présent,
est apparemment moindre, il n'est plus vraiment pratiquant, "sauf pour les
grandes fêtes".
Jouant l'avocat du diable, je lui demandait s'il ne se rendait pas compte qu'il
avait peut-être un peu gâché sa vie, celle de sa femme et de ses enfants. La
réponse immédiate, je m'y attendais "attends, si j'avais eu une autre
vie (i.e. homo pure et dure) je n'aurais pas eu mes enfants". Sa
second réponse me semble moins juste que celle qu'un autre homme, veuf, m'avait
dit, à savoir qu'un homme seul, et pire encore, un homosexuel notoire, ne
serait jamais arrivé à son niveau de responsabilité ou n'aurait pas fait si
belle carrière. Cette autre homme a l'âge de mon père, et il faut bien
l'avouer : il avait raison, au moins dans les métiers machos d'ingénierie
des débuts des années 60. Lui a commencé à vivre sa vie dans les années 70, une
époque peut-être plus ouverte en général dans les milieu d'éducation
supérieure, mais je n'en suis pas sûr pour les homos de l'école centrale, alors
déménagée à Châtenay-Malabry. Je sais que les choses avancèrent plus quelques
années plus tard, comme certains camarades des promos "mi 70" me le
racontèrent.
Je ne ressens pas de malaise chez lui, pas directement, parce qu'il s'assume
tel qu'il est, avec ses contradictions. Comme un camarade plus jeune, de mon
âge, il cherche des semblables, des hommes "moitié un pied dedans, moitié
un pied dehors". Je comprends à mi mots que c'est surtout la situation de
son compagnon de tant d'années qui le fait évoluer, celui-ci ayant en effet des
soucis de santé assez sérieux, mais pas pire que n'importe quel homme un peu
grassouillet de près de 60 ans. Les échanges de mail précédent notre discussion
m'ont surtout appris qu'il voulait trouver une sérénité vis à vis de ses
enfants, et qu'il pensait que sa femme comprendrait, si elle n'avais pas encore
compris, et "pardonnerait" (le lourd poids du catholicisme et du
pardon).
En tout cas, j'étais content qu'il ne me sorte pas le couplet "je suis
content que mes enfants ne soient pas homos". Déjà ils sont dans la
période où l'identité se fixe, et puis, il est suffisamment sûr de lui pour
savoir, dit-il explicitement, que leur choix sera le bon. J'envie les enfants
d'un tel père, d'une certaine façon. Mais il lui a fallu vivre lui-même des
aventures, des désordres, et des quasi-catastrophe pour en être arrivé
là.
Sa plus grande joie serait de réparer, à son goût, une injustice, un regret
éternel : n'avoir pas pu accorder à cet homme qu'il aime plus que des
heures grapillées avant ou après le travail. Je m'étonne au passage que
personne n'ait jamais rien compris, que personne ne l'ait espionné, trahi, fait
chanté (ce qui est courant pour les histoires de maîtresse, si j'ai bien
compris). Il a joué de chance, semblerait-il, de la bienveillance de "ceux
qui savaient, mais qui en étaient eux-aussi". Un vocabulaire que je
n'attendais pas chez cet homme de 55 ans Un peu comme cet ami conservateur qui
a toujours écrit sur ses papiers "marié" puisqu'il l'était sur le papier, mais
dont personne ne s'offusquait des frasques amoureuses avec les deux
sexes.
Bref, je l'ai laissé là, parce qu'il lui fallait, à vrai dire, retourner chez
lui après un faux voyage sur la terre de ses ancêtres (sa version du jour des
morts).
J'attends de pouvoir reparler avec lui, parce qu'il fait preuve d'une sagesse,
dans ses paradoxes. Quelque chose de profondément joyeux là où nos premiers
échanges de mail laissaient plutôt transparaître une peine sans fin, celle de
celui qui n'ose franchir le Rubicon mais qui se voit menacer par la montée des
eaux.