De toutes mes tâches, celle qui me paraît le plus grave que je n'ai pu la mener à bien est celle de la direction des stages de nos deux stagiaires. Lui, dépressif, s'est permis une semaine de vacances qui a fait en sortes que je ne l'ai croisé, en deux mois, que 5 ou 6 fois, et l'avant dernière fut pénible. Elle, une de ces pauvres victimes de la crise (stage ailleurs annulé, 2e année de mastère annulée, etc.), est plus studieuse, plus méticuleuse aussi. Parfaite pour le travail demandé : celui de chercher la petite bête. Il faut à la fois une vision d'ensemble du problème et une compréhension des rouages afin de trouver quel petit grain de sable grippe la machine.

En fait de petit grain, c'est un engrenage entier qui s'est débiné, moi.

Je me suis rendu compte de quelque chose : j'ai fait à mes stagiaires exactement ce que je reprochais à mes responsables de stage de nous avoir infligés lors de nos stages de fins d'étude à mes compagnons de galère et à moi-même : nous laisser dans un presque vide avec tellement de possibilités que nous nous y perdions. Si la liberté d'action est une bien précieux, elle est aussi un danger, un écueil redoutable pour toute personne qui ne s'y est pas préparée. Et là, nous avons vu un point que nous ignorions, mon collègue G et moi : les étudiants hors grandes écoles ne sont pas préparés de la même façon que ceux qui ont suivi le même parcours que nous (tous issus d'écoles A et/ou docteurs).

La déformation qu'on reproche aux ingés généralistes, leur façon presque trop formatée de penser par eux-mêmes en se référent à des bases acquises, n'est pas un mal, au contraire - c'est la clef de notre aptitude à travailler vite sur des sujets que nous maîtrisons, au départ, à peine. Même si les personnes issues des universités, en particulier des mastères recherche, sont plus débrouillardes sur certains points, elles n'ont pas été formé à la notion de gestion de son emploi du temps, de son projet. Entonnement, ils n'osent pas venir nous questionner. La jeune femme, si, mais elle a une maturité et une expérience que son camarade de stage n'a clairement pas, malgré son âge (parcours très atypique). Mais elle aussi était perdue. Je lui ai donné documents, fichiers, sources d'informations, et je crois l'avoir assommée. Le stagiaire, lui, a eu deux problèmes, l'un d'ordre personnel que je ne discuterai pas mais qui l'a laissé déprimé au mieux, l'autre d'ordre professionnel : il n'a pas su s'adapter en moins d'un mois à notre vocabulaire, légèrement différent du formatage de son stage - après tout, nous vendons de l'énergie, pas des actions... il a surtout eu un sérieux problème d'audace, face à une timidité naturelle qu'on attendait pas du tout de sa part (a priori physique déplacé, je sais).

Bref, si je pense que je ne suis pas totalement responsable des errances de nos stagiaires, je pense aussi qu'il y a un manque dans leurs formations, notamment sur la prise de conscience de deux points essentiels : on a le droit à l'échec, mais pas à persévérer dans l'échec... elle l'a compris, lui pas. On la gardera peut-être, mais lui pas. C'est désolant à dire, mais à compétences égales, on cherche quels sont les atouts de chacun, et l'autonomie est alors l'essentiel : le point qu'elle a très bien acquis, alors qu'il n'a complètement raté. Dommage, il représentait une telle preuve de l'existence, ne serait-ce que partiel, de l'ascenseur social - combien d'analystes financiers blacks viennent de coins pas tip-top du 93 ?