Ce qui me reste de lui

Après que j'ai jeté la vieille bibliothèque noire Ikéa, seul meuble que nous avions acheté ensemble, il ne me reste que ça de lui.
Comme je l'écrivais sur mon u-blog, je n'ai plus rien d'autre - ses parents avaient détruits toute trace de moi quand ils avaient nettoyé son appartement.
Aujourd'hui, je ne pleurs plus, je n'ai plus de cauchemar. Il me manque toujours.
Je sais qu'autour de moi, beaucoup d'autres ont perdu leur premier amour et dans d'autres conditions que moi.
On m'a même dit que moi, au mons, je ne l'avais pas vu mourir. Sous entendu à petit feu - parce que si, justement, je l'ai vu mourir, renversé par une voiture. Je ne comprends toujours pas cette colère que j'ai en moi dès que ces arguments s'affrontent. Ma peine n'est ni moindre, ni plus importante que celle de ceux qui perdirent leurs amants, leurs compagnons, aux pires heures de la pandémie. C'est juste différent.
Et intime, donc incomparable, même si au final, nous avons tous ce sentiment triste, ce goût amer dans la bouche. Ils nous ont quitté trop tôt, trop jeunes.

Putain, on avait à peine 25 ans. Et ça fait déjà 10 ans, bientôt 11.
La peine ne disparaît pas. Elle ne se tait pas - on y devient sourd. Avoir pu la partager, avoir pu en parler, à ma famille - ma mère, mon frère, Alain. Voilà ce qu'il fallait pour qu'elle ne fasse plus parti que de la mémoire.
Parce que voilà aussi le terrible aspect : le seul objet qui me reste est ce mug offert au retour de Cambridge par mon copain, premier copain, copain de toujours. Moins que les objets, les souvenirs eux aussi s'estompent. La douleur, la joie, l'amour, eux aussi. Reste le sentiment d'avoir aimé et de savoir que j'ai aimé en retour.
Des flashbacks, c'est à peu près tout ce dont je me souviens. La première fois, forcément, revient - mais je sais qu'elle n'était ni aussi torride, ni aussi simple que ce dont mon esprit a gardé trace. Pourquoi cette rencontre sous les douches d'un lycée où je m'ennuyais reste-t-elle dans ma mémoire ? Ce n'est pas le vague moment où nous avons échangé quelques contacts physique, ni même une tentative de baiser sur les lèvres qui reste. C'est le sentiment d'avoir alors rencontré celui qui pendant 9 ans a partagé mes secrets. LE seul confident. Celui que les autres amis ignoraient.
J'ai une fois ou deux évoqué son souvenir avec des anciens camarades de lycée. Ils ne se souviennent pas de lui parce que nous n'étions pas dans les mêmes classes, juste dans le même lycée. Il est vrai qu'à part les camarades de classe proprement dit, je saurai mal remettre un nom sur tel ou tel visage.
Pourquoi dois-je aussi me rappeler de cette trahison, en prépa, quand il était sorti avec une fille "pour faire comme tout le monde" et avait rompu quelques temps avec moi ? Peut-être parce que ça met le reste en relief - comme les galères pour aller le voir le week-end, à Gif sur Yvette ou les rares fois où il est venu sur le campus de Châtenay.
Je me rappelle de cette fois là, en 2e année, où j'avais réussi à le faire dormir (hum) dans ma chambre et du gros mensonge que j'avais sorti à celui qui partageait ma douche.
Ou de cette autre fois, en 3e année, où mon voisin de chambre était venu me demander quelque chose et que j'avais paru à la porte nu sauf une serviette convenablement placée tout en soufflant comme un boeuf, rouge d'efforts et de honte. "non, tu ne me gêne pas, du tout" Il n'avait pas compris le ton ironique... Ah, ce cher Scotty.

A chaque fois que j'écris sur lui, ça commence mal. Je revois les conditions de sa mort et de celle de nos deux amis. Je revois ses parents me vouant aux gémonies parce que je ne pouvais être que coupable de la mort de leur fils. Je revois un colocataire de Julien m'apprenant que lesdits parents ont tout détruit de ce qu'il y avait dans sa chambre, y compris mes propres affaires. Et puis, je me souviens de ces bons moments, de ces rêves qu'on avait fait ensemble. Je me souviens des fois où on faisait l'amour sans se rendre compte des dangers. Je me souviens de ses bras autour de mes hanches, les miens autour des siennes, de nos baisers, de nos rires, de nos chamailleries. Je me souviens de ce garçon de 16 ans qui m'avait "sauvé la vie" en m'aidant à respirer au fond de la piscine de Schuman alors que ma bonbonne était vide.
Et je pleurs pour lui, pour moi, et même pour ses parents.

Dire que le chauffard qui les a tués est sorti de prison depuis bien longtemps. Je ne veux pas savoir, je n'ai pas d'envies vengeresses. J'imagine qu'il a autant brisé sa vie qu'il a brisé celle de Julien, Eric, Franck et tous ceux qui les aimaient.