Historique reconstitué selon ma mémoire

Depuis toujours, Gabriel écrit beaucoup mais a du mal de finir - parfois les chansons changent du tout au tout, tel Bring the guns devenu Down the Dolce Vita. Il ne sait pas trop bâcler. Il faut un producteur pour l'aider soit à rafiner (c'est le cas du 1er album) ou justement à bâcler (c'est le cas du second, le plus mal perçu par les fans d'alors). Pour le troisième album, il prend donc son temps - 2 ans. Evidemment, comparé aux délais qu'il nous inflige maintenant, ce n'est rien (11 ans pour Up, 17 ans pour Big Blue Ball, mais il y a là un problème de droits).

Pendant la tournée du 1er album, Gabriel essaie quelques titres, dont White Shadow ou encore A song without a name qui devint Indigo, et I don't remember. Cette chanson, il la reprend, la modifie. Il ajoute des voix, des sons - dont le timbre de Kate Bush, d'ailleurs non mentionnée pour ce titre. Il l'interprête sur scène lors du concert pour Bill, technicien décédé lors de la tournée de Kate - qui fait donc les coeurs sur ce titre. On est au début de l'ère des synthétiseurs. Gabriel, qui avait des connections familiales, a pu s'offrir un fairlight qu'il utilisera beaucoup sur le 4e album. En 1979, quand il prépare le 3e album, le matériel est encore plus rudimentaire, mais il l'utilise néanmoins.

Marote de l'artiste, il fait chanter Kate Bush en français sur Games Without Frontiers (elle prononce "Jeux sans frontières" qui est vocodé), la limite à crier "no no, no memmor, oh" dans I don't remember, ou encore la fait haleter dans l'inquiétant No self control. Sur Intruder, il empêche Phil Collins de jouer des cymbales. Et puis, il fait intervenir des marimbas, du xylophone, enregistre des cornemuses pour un titre africain. Il est innovant.

Les textes, plus proches de la folie que du comportement "normal", sont simples, percutant. Il y parle des gens, de leurs comportements. Il dénonce directement ou non, et surtout il est l'un des rares à s'inquiéter de l'Apartheid.

Pour la petite histoire, Gabriel avait envie de recréer ce disque dans les langues qu'il parle plus ou moins bien - allemand, ce qui fut fait, italien, espagnol, français, qui furent tous trois abandonnés. Les pistes pour le 3e album en allemand, Ein deutsches Album, donc, sont quasiment identique à la version anglaise car seules les paroles de Gabriel ont été traduites. Kate, par exemple, chante toujours en anglais alors que Gabriel a traduit et fait traduire ses proprs couplets.

La face A rassemble de courtes histoires, qui semblent faire un tout, autour d'un thème commun : les comportements proches de la folie. La face B, elle, est une suite de réflexions, et de dénonciations, politiques, autour de la xénophobie et du racisme.

Les chansons

Face A

  1. Intruder : le voleur fétichiste entre chez les gens et prend son pied. Il jouit de la peur, de l'anxiété qu'il génère chez ceux qu'il a épié. Voyeur, violeur de l'intimité, il s'attaque aux gens, d'abord discret, furtif, il finit par les attaquer. Le "I am the intruder" anglais est doux, mais il fond quand même sur ses victimes. Le "Ich bin der Eindringling" est beaucoup plus fort, c'est une attaque, un acte de terreur.
  2. No Self Control : cette chanson est trouble ; un homme schizophrène a peur des ombres, il les fuit. Il bat sa femme, mais ne veut pas la blesser. L'un des titres mêlant rythmes européens, pop-rock / new wave avec des rythmes caribéens. J'ai pu entendre la réorchestration du titre lors des concerts de l'an dernier (une version pourrie circule sur youtube, avec une voix chantant faux... mais ça, c'est normal). Ce morceua est décidemment très pêchu. S'il seulement il n'était pas si implicitement violent.
  3. The star : transition au saxophone, étrangement incluse dans I don't remember en allemand
  4. I don't remember : l'insistance à ne pas vouloir se rappeler, les paroles de Kate Bush appuyant encore plus cette impression ne sont rendues que plus manifestes par le titre allemand : Frag mich nicht immer, cessez de m'interroger. L'interrogé joue avec son interrogateur qu'il fuit. Est-ce une femme, son passé, ses habitudes, lui-même ? Tout cela à la fois, dirait on en regardant le clip (qui date de trois-quatre ans plus tard). Ce titre a énormément changé dans ses différentes incarnations, tant au niveau du rythme (plus soutenu) que des paroles (plus proches de la folie). D'une certaine manière, on peut aussi rapprocher ce titre d'une chanson plus fortemetn politique, Wallflower sur le 4e opus.
  5. And through the wire : sur l'incommunicabilité - phénomène qui n'a fait que grandir. A l'époque, il s'agissait du téléphone et de la télé, qui remplaçaient au fur et à mesure les vraies rencontres. Que dire aujourd'hui ?

Face B

  1. Games without frontiers : fondé sur l'image que Gabriel a vu du fameux jeu guyluxien Jeux Sans Frontières, It's a knockout en anglais, ce titre montre combien on peut rapprocher un jeu, somme toute banal, de lutte "pacifique" entre nations et les différentes guerres. C'est forcément aussi un réquisitoire pour la paix entre les peuples, au travers de ce qu'ils ont tous en commun : leurs enfants (un peu comme le Russians de Sting quelques années plus tard). Les références historiques ("Adolf"), les couleurs, les gros-mots d'enfants (goons, piss, etc.) et la faute de grammaire permettant la rhyme (i looks could kill, they probably will), ainsi que ce que les critiques ont appelé l'air mutin - les adultes qui sifflent, la voix enfantine de Kate Bush chantant (en prononçant mal) "Jeux Sans Frontières", sont des perles. Ce titres a été, avant Sledgehammer, le plus grand succès en single de Gabriel. En concert, Gabriel dédit ce titre à toutes les victimes des guerres.
  2. Not one of us : l'exclusion. Malgré les similarités physiques, l'autre est rejeté parce qu'il est étranger ("stranger"). L'un des titres les plus rythmés, scindé en deux partis bien distincites. La seconde, la plus vive, servira de base au titre Birdy's flight sur la BO de Birdy. Un Comme le précédent, c'est un chant de lutte, ici contre l'exclusion et la xénophobie.
  3. Normal Life : cette chanson, proposant à nouveau un rythme fondé sur les sonorités caribéennes, peut se lire de plusieurs façons. Dans un premier degré, il s'agit d'aider quelqu'un qui a fait une tentative de suicide - elle doit retrouver une vie normale ; dans une autre lecture, un peu similaire à celle de Wallflower, il s'agit d'un prisonnier dont on veut éviter qu'il se suicide ("they don't give you knives"). Enfin, la troisième est assez similaire, dans l'esprit à Milgram 37 : lead a normal life, suivez la vie qu'on pense normale, faites ce qu'on vous dit. Ne pensez pas par vous même. Au final, cette chanson toute simple, cette lenteur me fait surtout penser au 1er niveau de lecture, mais les deux autres restent valides - et sont eux des appels à l'aide vis à vis de situations difficiles un peu partout dans le monde.
  4. Biko : titre de lutte contre l'apartheid, chanson que Mandela demande à Gabriel de chanter pour lui et les autres victimes du régime sud africain. Racontant la mort du héros Steven Biko, mort en septembre 77, Gabriel annonce le combat qui, dix ans plus tard, mènera à l'abolition du régime raciste sud africain. Du côté de la musique, c'est aussi la base du travail à venir de Gabriel, qui s'épanouira surtout avec la création de Realworld : utiliseret populariser les musiques venues du monde entier, en les mêlant à son travail, en les respectant en en promouvant leurs auteurs. Ici, le sampling de chansons, légèrement différents entre version anglaise et allemande (qui vint un peu plus tard) est juste le début du travail. Notez aussi l'utilisation des cornemuses... qui se mélange très bien avec les percussions !