Louer un mort, pourquoi pas. Présenter son hagiographie, c'est de mise au décès. On taît facilement les dérives d'un abbé Pierre ou d'un Raymond Barre quand ils viennent de passer de vie à trépas. Classique.

Mais néfaste.

BHL, que je n'aime guère non plus, fut coupé dans son élan. Il évoqua, rapidement, les aspects noirs de la personne du regretté Alexandre. Mais il les esquiva, prétextant le classique voil pudique dont il faut recouvrir le cercueil des juste morts (notez qu'il n'y a pas de "s" à juste, adverbe).

BHL, contrairement à ce que Mélenchon (avec qui je suis d'accord, une première depuis des mois) lui reproche, n'ignore ni ne veut cacher la part d'ombre de l'homme, réactionnaire s'il en est. Qui a noté, quand passaient les images du retour en son pays, que derrière lui, à sa gauche, nse trouvait un pope ? Qui a soulevé les questions, opportunes, des journalistes qui rappelaient son passéisme, son soutien à la peine de mort ? Notons bien évidemment le traitement différent entre les titres de presse et les journaux télévisés, ou bien encore les radios - le cynisme me portant à donner plus d'intérêt aux informations de France Culture qu'à celles de France 2 que nous regardions - même si Françoise Laborde me parait sérieuse, ici le problème est lié au temps nécessaire aux (manques de) développements.

La question essentielle qui me hante est d'ailleurs la suivante : ne faut il pas, pour envisager que penser d'un illustre connu, pouvoir maîtriser les points esentiels de sa vie publique ? Ignorer, involontairement donc, ou mettre de côté, à dessein, les points susceptibles de ternire une image, c'est le comportement familial lors des obsèques, comportement parfois malsain, parfois réparateur. Peut on accepter un tel comportement vis à vis de ceux qui, portés au firmament du podium publique, n'ont pas la parrure éclatante qu'on eût voulu qu'ils eussent ?

Je citais quelques mauvaises fréquentations de l'abbé Pierre, on pourrait rappeler l'antisionisme primaire affiché par l'ancien premier minisre Raymond Barre. Quand ces personnes sont décédées, ces travers furent rappelés. Mettant d'ailleurs leurs plus glorieuses réussites, cela ne faisait pas moins d'eux des hommes. La personne était la somme de ces positions prises, "bonnes" ou "mauvaises". J'aime à penser que, au delà de querelles de clocher ou d'actions politiques, ces personnes aient été foncièrement morales, et que les entraves à leurs règles éthiques ne furent que des moments d'une vie - dus à la sénilité, ou à des atavismes difficilement réprimés, que sais je ?

Dans le cas du regretté Alexandre, ce n'est pas le sentiment qui prévaut. Certes, on voit en lui un ennemi du monde communiste totalitaire et autocratique stalinien. Même s'il n'en fut pas le premier dénonciateur, sa présence et ses écrits transmirent aux masses une connaissance plus proche de ce que les camps soviétique staliniens pouvaient avoir été. Ce même homme était aussi un réactionnaire, préférant le système autocrate féodale à la démocratie. Si la violence du goulag était son horreur, la violence de son aversion pour la liberté était tout autant présent : orthodoxe convaincu, "orientaliste" opposé aux influences d'un ouest décadent. Paradoxalement, il ne tranchait guère par ses différences avec les croyances du régime qu'il avait tant honni.

Alors, quand j'ai entendu Pivot (sur France 2), ou BHL (sur France 3), qui ne sont certes pas mes références, parler de lui en repoussant justement volontairement les aspects plus noirs de sa personnalité, je n'étais pas heureux que ces personnes veillent à séparer l'oeuvre littéraire du bonhomme. Certes, on peut apprécier une oeuvre malgré la personnalité de son créateur - toute référence à un art issu d'une dictature n'est pas forcément mauvaise, mais il faut considérer dans l'analyse la part politique.

Aussi, je ne condamne pas la mémoire d'Alexandre Soljenitsyne à l'échafaud, je demande seulement que si l'on monte son souvenir sur un piédestal, il faut aussi penser à emporter avec ses souvenirs littéraires ses prises de positions pour le moins conservatrices et dans leur extrêmité, assez proches au final de celle du régime qu'il avait tant haï.