Idée générale

Paru chez Imago, réédité par Warner Bros après la banqueroute du petit label, Harbinger est un premier album des mieux réussis. Outre la simplicité d'une chanteuse à texte folk/rock américaine, il aborde des termes plutôt sociaux ou personnels. Les mélodies sont prenantes, les paroles ciselées. Jouant de la guitare et chantant, elle est accompagnée d'une petite bande et soutenue par un monsieur connu, Tony Levin, celui là même qui l'a présentée à Peter Gabriel pour remplacer Joy Askew lors de la fin de tournée Us.

Album marquant l'attachement de l'auteur à sa jeunesse plutôt désabusée (bleak est le terme utilisé par la presse américaine), Paula y rappelle trois sujets fondamentaux : les droits et libertés civiles ; l'amour dans tout ce qu'il a de bon comme de mauvais ; l'histoire familiale vue au féminin. Qu'il s'agisse de la sienne (ce qui est certainement le cas pour Bethlehem et Black Boots) ou celle d'autres femmes, la vie est plutôt maussade voire carrément dépressive. La vision de la société américaine peinte dans cet opus, au travers de Hilter's Brothers par exemple, reste elle aussi noire et anxiogène. Il n'y a guère qu'au travers d'histoire d'amours, plus ou moins heureuses, qu'on voit apparaître une lueur d'espoir - Oh John. L'album, ouvert sur une prière se termine cependant sur un rêve, un espoir secret : The Ladder.

Les titres

  1. "Happy Home" : les femmes au foyer qui ont "sacrifié leurs rêves à la maternité". Ce titre, féministe, pleint ces femmes qui ont été obligées de vivre au travers de leurs maris, obligées de les suivres et d'obéir. Et cela, vu d'une petite fille qui se dit que si elle n'a pas pu aider sa mère, que fera-t-elle ?
  2. "I Am So Ordinary" : que faire quand on se rend compte que son amant a une double vie ? Qu'il vous cache quand ses parents viennent en ville et leur présente l'autre ? Si cette chanson peut avoir deux sens (la fille qui est dans l'ombre, la femme maîtresse dans la lumière ne seraient qu'une seule et même femme), c'est un titre sur le mal être, sur le manque de confiance en soi, et sur la dépendance, malgré ce qu'il fait, à un amant. Interdépendance, ceci dit : c'est la bonne copine qu'on appelle quand la maîtresse n'est pas là. La bonne copine qui, en secret, vous aime...
  3. "Saturn Girl" : variante sur le thème précédent, voilà la fille venue d'ailleurs, qui se sent tellement mal à sa place. Elle n'est pas encore prête à affronter ses détracteurs... mais un album plus tard, elle le sera !
  4. "Watch the Woman's Hands" : variation sur le thème de Happy Home, cette chanson parle à nouveau de la mère, mais cette fois c'est la mère protectrice, la mère dont on dépend, mais la mère dont ontire toute l'énergie, cette mère qu'on capte et qu'au final, on restreint dans son humanité à son rôle de mère nourricière.
  5. "Bethlehem" : quitter l'endroit où l'on est née, où l'on se sent petite, inadaptée, inadéquate. Dépression adolescente, la musique ondule, endors, essaie de faire partir les douleurs, de calmer la détresse. Et appelle, sans peut être le savoir, un autre titre, le pendant de celui-ci, il annonce (tel le titre Harbinger de l'album), le feu rédempteur de This Fire et de la chanson Tiger.
  6. "Chiaroscuro" : une chanson résolument opposée à la ségrégation raciale, au travers du terme clair obscur, cette chanson parle de l'amour entre un homme noir et une femme blanche - tabou encore dans beaucoup d'endroits, mais plus particulièrement dans le sud américain. Liant l'amour et l'art, les peintres et les amants, les éternels opposés (lune et soleil), cette chanson montre comment l'amour permet de mettre en relief une histoire qui ne devrait être que banale mais qui dérange encore. Paula Cole atteint souvent ses limites basses dans cette chanson, ce qui augmente s'il le fallait l'ambiance sonore du morceau.
  7. "Black Boots" : plus noir encore que Bethlehem, ce titre sombre est celui de l'ado au bord du suicide, de la fille invisible, qui au travers de ses boots noires se sent exister - tout en étant aspirée par cela.
  8. "Oh John" : chanson d'amour, chanson sur le souvenir d'un amour partagé et mutin. Sympathique.
  9. "Our Revenge" : l'histoire est écrite par ceux qui ont gagné - et donc par les hommes blancs qui ont écrasé toutes les autres cultures. Mais ces cultures se vengeront, d'une manière ou d'une autre, elles se vengeront.
  10. "Dear Gertrude" : parler à un fantôme, en appaiser les peines, le libérer. Voici le thème de cette douce mélodie. Faisant peut-être référence à Gertrude Stein, les sympathies de l'hétéro Paula Cole pour le monde lesbien et gay sont connues - Hush, hush, hush et surtout Carmen sur This Fire s'en feront plus encore l'écho. Troisième variation sur le thème de la femme abusée, morte de l'abus, il n'en reste plus qu'un fantôme.
  11. "Hitler's Brothers" : K K K. Voici les frères d'Hitlers, cachés derrières leurs masques blancs à faire brûler des croix dans les jardins des noirs, protégés par la police ou leurs tenues impécables, les xénophobes, racistes et antisémites continuent à exister. La dénonciation est faite dans un style direct - en explicitant ce qui arrive. Cette technique sera réutilisée dans Amen, le 3e opus, pour la chanson I want to be somebody.
  12. "She Can't Feel Anything Anymore" : quatrième variation sur le thème de la douleur familiale. Cette chanson aborde quatre sujets, différents, difficiles. Le premier, c'est le viol. Le second, c'est l'homosexualité qu'on arrive pas à exprimer. Le troisème, c'est une femme battue. Le dernier, c'est la fausse couche. On peut approcher ce texte selon tous ces angles (voire celui de l'adultère), et cette chanson, triste, forcément, reste toujours aussi belle.
  13. "Garden of Eden" : l'amour non évoqué, love from afar, celui qu'on a pas osé dire et qui un jour, meurt.
  14. "The Ladder" : se rendre compte que l'autre veut voir en soi ce qu'on n'est pas, mais qu'importe aller au delà. Sur une idée initiale assez proche de Top of the City de Kate Bush (sur The Red Shoes), ici c'est bien plus l'idée d'espoir malgré la vie morose et mal adaptée qui compte. Le rythme simple, et la montée finale, marque pour moi cette évolution vers quelque chose de mieux.