En fait, c'est en écoutant un collègue, originaire d'Alsace, que je me suis rendu compte de ça. Quand il s'est planté, il prononce, comme moi, un Scheisse bien fort. Même s'il m'arrive de jurer en français, je jure surtout en "francique allemanique" (i.e. le patois). Parce que bon Arschlohr c'est vachement plus sonore que trouduc, qui veut dire la même chose. Bon, le problème, c'est que certain(e)s peuvent comprendre de quoi il retourne. Scwhanz, je crois, tout le monde comprend que ça ne veut pas dire que saucisse.

A me cotoyer, on entendra parler de Schluck quand je bois une gorgée, de Stück quand je demande une part de pain, de Krummber pour les patates. Bon forcément, quand on parle de la Gaar, à part le "a" long, on comprend.

Ma grand-mère Clothilde, quand j'étais gamin, m'avait appris des contes et des chansons en allemands dont j'ai tout oublié - sauf des lambeaux, comme cette chanson sur la guerre de 1870 à propos du fiancé d'une jeune femme tué à Mars-La-Tour (la fin de la chanson : bei Mars-la-Tour wo ihm die Kugel traff), c'est près de Gravelotte où un fabuleux musée existe à ce sujet (un frère de ma mère habite juste à côté). Elle parlait Platt (du côté de Forbach/Sarrebrück), écrivait encore le gothique.

Je suis maintenant désolé de ne plus savoir parler Platt (par opposition au Hoch, c'est à dire l'Allemand pur). J'en comprends encore une partie à la lecture (je ne l'ai plus entendu parler depuis des années - sauf quand mon oncle Jean-Luc parlait avec ses parents au téléphone). Mais mon oncle, qui maîtrise encore la langue, et son fils, Marc, quand ils parlent ensemble, parlent Hoch Deutsch (Marc fait sa thèse de chimie en Allemagne).

Quelques mots me reviennent. Quelques phrases. "Woher kommchst du doch ?" (d'où vient tu - en Allemand, on écrit kommst), ça geht's ? (qui est mal construit à partir de Wie geht's dir ?). Surekappes, pour dire choucroute. Le reste, en fait, c'est quasiment de l'Allemand (les fruits Kirsch, Peer, Appel, Quetsch par exemple). A noter qu'on dit bien "couètche" et pas Kvetsch comme en Allemand - ça veut dire aussi "con" ou plutôt "conne" :) L'exception, forcément, pour les fruits, c'est Mirabelle. Il y a les fameux faux amis (U(h)r/Hur heure/pute qui fait bien rire), et pour les français qui ne savent pas faire la différence de prononciation entre le ch et le sch (Kirsch/Kirche - Cerise/Eglise). Kal klatz (cf mon père ou moi) : plus beaucoup de cheveux sur le crâne (klatz = chauve). Schneck, ça peut soit être un escagrot, un pain aux raisins (en forme d'escargot), ou la chatte (gros mot).

Bon, bien sûr, il y a les mots connus (Schnapps - ça me fait penser au cousin de ma mère, Ernest, l'époux d'Elise). Et les déformations : ui et nan pour Oui et Non. Ceci dit, je ne sais toujours pas comment on doit prononcer mon mois de naissance : juin - jou-ain ou jui-ain. De même, la différence entre é, è, ê, ai, ais... reste pour moi indéchiffrable.

Shclass(messer) : un couteau d'arrêt, être schlass : être mort de fatigue, Schlapp (les pantoufles qui font schlapp schlapp quand on marche), Schlinger (puer)... Une chouille, ça se dit en français, au fait ? (ça signifie beuverie). "Il y a de la tchoure" : il n'est pas rare qu'on commette des vols par ici.

Pour le reste c'est surtout des tournures allemandes, où on "rejette la conjonction en position finale" et "interversion interrogative": venir on ne dit pas "nous accompagne tu ?", on dit "tu viens avec ?" (Kommst du mit ? en v.o.). Il y a le fameux "entre midi" et rien du tout. On prononce aussi des lettres muettes en français, le meilleur exemple étant 20 qu'on prononce vinte - mais pas 100 qu'on prononce bien cent.

Bon, dans tout ça, je ne sais pas si vous avez fait attention. A part mon prénom, ceux de tous ceux qui m'entourent sont français. Mes grands-parents ? Emile et Clothilde ("comme la Sainte") écrits en français à l'époque où la Moselle était annexée (1909 et 1916 respectivement). Les frères, soeurs, cousins, cousones des grands-parents : Victor, Marie (même si on disait Maria), Jean, Gabriel, Rémy, Ernest (et par Ernst), Elise (et pas Lisl) - même si les noms de famille laissait moins de place (Bartz, Klein, Burgun). Les prénoms de la génération d'après, peu avant ou peu après la guerre étaient du même accabi : Marie-Agnès, Marie-Claude, Marie-Josèphe (oui, "Marie-Nimporte-quoi" c'était la mode), Emmanuel, Jean-Claude, Jean-Luc, Jean-Gabriel (pareil, effet de mode). Ce n'est qu'à partir de ma génération qu'ils ont recommencé à utiliser des prénoms pas tout de suite identifiables "français".

Ps : le lien là est assez parlant pour moi :)