Hier, Alain a eu un accident de la route. Physiquement, il n'a rien, c'est la camionette de la ville qui a "morflé". Par contre, c'est son moral qui a pris un sacré coup. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite, j'étais plutôt content qu'il n'ait rien.

Je l'ai questionné sur les conditions du choc, il est partiellement en tord - mais c'est l'autre qui venait trop vite et l'a éperonné quand Alain tournait. Alain a rempli le constat mais a oublié de préciser qu'il avait mis son clignotant et que l'autre venait à une vitesse excessive en le doublant par la gauche alors qu'Alain lui-même tournait à gauche...

Je n'ai compris le problème que plus tard. Quand il est énervé, Alain, il faut qu'il range. Disons qu'il est maniaque de l'ordre là où je suis un gros cochon fanatique du désordre ambient. Il m'a vraiment énervé quand il a jeté les couverts de mon ancien service parce que certains (pas tous, donc) étaient abîmés. Il s'est mis à ré-ordonner les meubles, à me parler du four qu'on doit acheter le mois prochain, de la place qu'il prendra (et qui obligera à bouger le congélateur)... Bref, il a eu sa crise de mise en ordre de l'appart qui m'a finalement fait penser qu'il avait un problème.

En fait, cet accident l'a replongé dans les méandres de ses mésaventures passées. Son précédent travail stable, chez Renault, il l'avait perdu peu après qu'un vioc lui soit rentré dedans en roulant à contre-sens sur l'autoroute. Là, il se dit qu'il est encore en période d'essai (le stage de fonctionnariat dure un an) et qu'il risque son boulot. Ses collègues ont beau lui avoir dit qu'il ne risquait rien, qu'il n'était pas le premier à qui ça arrivait, etc., il a peur. Je n'ai pas réfléchi à ce que je disais en rentrant hier avec les courses sous le bras - j'ai plaisanté en disant bon, ben t'a encore perdu un boulot. Il l'a pris comme argent comptant.

J'ai en somme été aussi maladroit que ma mère qui m'a fait à peu près la même chose il y a quelques temps en me reparlant de ce tragique accident de sortie de boîte de nuit où trois personnes on perdu la vie du fait d'un fauchage par un chauffard. Elle avait oublié que, 10 ans auparavant (putain, 10 ans), c'étaient mes amis dont mon (premier) copain qui mourraient ainsi sous mes yeux. Ceci dit, maintenant, outre la légèreté des propos maternel, il n'y a pas eu de crises - juste un regret, celui de ne plus pouvoir jamais les voir tous les trois ou d'en serrer un dans mes bras. Une mélancholie, rien d'autre.

Ce n'est pas le cas d'Alain. Il n'a toujours pas fait le deuil de ce qui lui est arrivé il y a maintenant 8 ans.

En effet, j'ai fait pile poil ce que je n'aurais pas dû, j'ai remis Alain en situation de revivre un évènement qu'il n'a pas encore assimilé, et là, je m'en veux.