C'est aussi de les allerter sur les risques éventuels. Leur fournir des exemples, leur reformuler leurs paroles, ne pas les influencer. S'enquérir de leur situation est un outil - leur montrer qu'on s'intéresse à eux, mais sans plus. Leur demander s'ils vont en cours, comment ils travaillent, s'ils ont déjà évalué ce qu'ils feront les deux semestres suivants. Ne pas les traîter en enfants mais comme adultes responsables à qui on apprend justement la responsabilité personnelle - qu'ils fassent leurs propres choix et bénéficient des conséquences positives, comme ils subiront les conséquences négatives.

On peut se dire qu'un tel comportement vis à vis d'étudiant ayant en moyenne 21 ans en 2008 est étonnant. Quand on connaît l'univers de la prépa et la libration que représente l'entrée en Grande Ecole, il n'y a en fait pas grand étonnement à avoir.

Nous, tuteurs, n'avons pas un rôle de juge - ce rôle là nous a été enlevé justement pour nous fournir la neutralité nécessaire à l'accompagnement.

Dans le meilleur des cas, on suit les évolutions de l'élève et on l'aide simplement à voir le plus de points possibles sur sa situation personnelle, on l'aide à developper ses goûts et à avoir des ambitions autres que de simplement réussir scolairement. Le meilleur des cas, d'ailleurs, c'est un élève qui assure en moyenne académique et montre des talents pour certaines spécialités. Ecole généraliste, certes, mais formant des ingénieurs par le biais d'un cursus d'abord varié puis restreint. Les questions des études à l'étranger (6 mois minimum, mais ça peut prendre la forme d'un stage en entreprise), du choix des cours électifs par thématique en 2e année ou de l'option de 3e année, voilà les questions qu'on les force à ses poser. Voir au delà du jour le jour et construire son parcours scolaire dans le but d'élaborer un projet personnel et professionel.

Ca serait bien, mais c'est utopique. En tout cas, cette année, ça l'est tout particulièrement.

Déjà, je suis obligé de jouer un rôle que je n'aime pas beaucoup car il est très casse gueule : repérer le mal-être de certains. Mal-être visible ou pas. Problématique alcoolique mise à part, je me retrouve avec un groupe qui ne s'entend pas. Deux des garçons s'entendent très, très bien (les sous-entendus habituels s'appliquent : ils vivent ensemble). Tiens, voilà que le mot est apparu : garçon. Ils n'arrivent pas eux-mêmes à se voir en adulte et moi, leur tuteur, je les vois mal en adulte aussi. Je les y pousse, d'une certaine façon, en les mettant face à leurs responsabilités qu'ils doivent assumer - ne serait-ce qu'académiquement parlant. Le dernier que j'ai vu hier soir, en dehors de me mentir sur sa situation, est complètement à l'ouest. Un 9, une pèletée de 7, de six et un cinq. Sur 20. Il participe à trop d'activités associative, et je le soupçonne aussi d'avoir trop d'amitié pour le goulot. Il m'a dit le classique "je vais me remettre à bosser", "j'ai arrêté mes activités", etc. Et qu'est-ce que je l'entends dire à ses camarade en partant "oui, je vais au ski, oui, je vais à la soirée, " etc. On vera au prochain rendez-vous ce qui se passera.

Bon, évidemment, c'est un cas tel que je l'ai déjà vu, en fait. Ne rentrons pas dans les détails, mais c'est le 3e comme ça en 10 ans.

Sinon, les autres ont des problèmes existantiels plus simples : ils ne savent pas exactement ce qu'ils veulent faire. Ils ont quelques problèmes de notes : 1 problème à rattraper, rien de mortel, éventuellement ils repassent un contrôle qui les a déçus. Un élève est trop réservé, peu sûr de lui et va de lui-même prendre rendez-vous avec la psychologue. Tous ont un problème avec le cinquièmre (décrit ci-dessus) et disent qu'il ne participe pas aux activités en groupe (ce qu'il nie, d'ailleurs). Les deux mecs qui sont ensemble s'entre-aide au niveau scolaire, et ensemble combattent leur timidité (maladive pour l'un d'entre eux). Je leur sers d'une certaine façon d'oreille, plus que de tuteur, ce qui n'est pas bien grave. Je ne les juge pas et ils me disent ce qu'ils aiment, n'aiment pas, etc. C'est bien aussi - je n'ai pas à interférer à ce niveau là, et même je peux utiliser ces informations pour leur faire sortir d'autres données plus intéressantes : ce qu'ils voudraient éventuellement faire. Le but est évidemment qu'ils construisent d'eux-mêmes leurs parcours. Veulent-ils partir à l'étranger 6 mois, 1 an, 2 ans ? Définir les domaines qu'ils n'aiment pas (génie civil et génie chimique font l'unanimité). Remotiver pour aller en cours, pour participer au projet au groupe... Faire en sorte que la meneuse ne se sente pas abandonnée, que le gars pas sûr de lui participe et ne se sente pas écrasé par elle, que les deux qui participent déjà ne se sentent pas abandonnés par que la meneuse en a, justement, assez qu'ils fassent tout à trois, faire comprendre à la jeune femme qu'elle DOIT laisser les autres agir, même si ce n'est pas parfait. Mais aussi rappeler qu'une école généraliste, sans les moyens de l'X, ne peut pas se permettre d'approfondir tous les sujets avec tout le monde et que c'est pour ça qu'il y a des spécialités électives... et enfin rappeler à tout le monde que les pré-requis ne sont pas que scolaires, certes, mais qu'il serait de bon ton d'avoir plus de 12 dans au moins quelques matières :)

Avec le cinquième, coulé comme il est par les notes, le jour-le-jour et déjà trop difficile à supporter. Pour les autres, c'est, heureusement, plus serrein malgré ce que je peux dépeindre : ils sont encore au moment des grands choix et sont un peu perdu. Je ne leur sers pas de guide, mais je leur montre les différents chemins qu'ils devront eux-même explorer.

De façon assez marquante pour moi, j'arrive à me détacher d'eux. Je prends mon rôle de tuteur à coeur, j'essaye d'être poli et de ne pas prendre part aux conflits au delà de mon rôle d'appaisement. Je sais que j'ai franchi une fois la ligne rouge, il y a un an, quand une de mes élèves, alors en deuxième anéne, avait fondu en larmes devant moi. Alors, j'avais dû appeler à l'aide la structure qui nous surveille - la dernière chose que je veux c'est faire entrer le sentiment entre nous. Je veux bien être sympa, mais c'est tout. Notamment, et peut-être surtout, parce qu'il me faut aussi être dûr parfois. Quitte à faire pleurer celle ou celui qui ne se rend pas compte du tout qu'elle ou il est en situation non de redoublement mais d'exclusion.